La lettre des décideurs économiques et financiers des hôpitaux

ÉDITORIAL-ÉVÈNEMENT

La crise du Covid-19 : vers une remise en cause du cadre conceptuel de la gestion hospitalière ?

 

Jérôme LARTIGAU

Maître de conférences - CNAM

« Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous ». C'est par ces mots que Georges Clémenceau s'adressa à l'Assemblée Nationale lors de son investiture le 20 novembre 1917. « Nous sommes en guerre et la nation soutiendra ses enfants qui, personnels soignants en ville, à l'hôpital, se trouvent en première ligne dans un combat qui va leur demander énergie, détermination, solidarité. Ils ont des droits sur nous ». A plus d'un siècle d'intervalle, dans son discours à la nation le 16 mars 2020, le chef de l'Etat reprenait les mots du Tigre pour engager ce qu'il qualifiait de guerre et galvaniser les esprits en vue d'affronter une crise sanitaire, économique et sociale sans précédent.

A l'heure où ces lignes sont écrites, un grand nombre de personnels médicaux et soignants affronte courageusement le mal dans les établissements de santé, souvent dans des conditions inouïes et au péril de leur vie. Quelle sera leur place dans l'imaginaire collectif quand enfin la pandémie sera vaincue ? Seront-ils tels les combattants de la grande guerre, auréolés du prestige de la victoire, célébrés par la nation entière pour leur sacrifice et par conséquent légitimes à réclamer leurs « droits » ?

L'un des enseignements de cette crise majeure est l'éclatement des certitudes et des représentations bien ancrées. Le monde était ouvert, il se ferme. L'Etat-nation était une relique du monde d'hier, il revient en force. Il fallait maîtriser la dette publique, celle-ci explose. La santé publique était un sujet parmi d'autres, elle est devenue la priorité absolue. Le système de soins devait d'abord être efficient, il se doit aujourd'hui d'être efficace, quel qu'en soit le coût.

Voilà maintenant près de 40 ans que les pouvoirs publics essaient de maîtriser les dépenses de santé ; près de 25 ans que les agences régionales - d'hospitalisation puis de santé - ont été mises en place ; 15 ans que la T2A et la nouvelle gouvernance ont été mises en oeuvre. Au cours de cette période, le contrôle organisationnel s'est considérablement accru au sein des établissements de santé, les outils de gestion se sont affinés, le pouvoir des gestionnaires s'est étendu et ce, il faut le dire, souvent au grand dam des personnels médicaux et soignants qui y ont vu une atteinte à leur pouvoir et une remise en cause de leurs valeurs.

Le perfectionnement des techniques de gestion est évidemment nécessaire pour rendre un système efficient, et les gestionnaires hospitaliers y sont très bien parvenus depuis de nombreuses années. Mais ce qui est possible en temps de paix l'est beaucoup moins par temps de guerre quand seule compte la victoire. Dans ce cas, rien ne peut être refusé aux combattant(e)s, pendant le conflit et peut-être encore moins après. Les « droits » reconnus aux personnels médicaux et soignants iront-ils jusqu'à une remise en cause des politiques de régulation dont ils ont pu se sentir les principales victimes ? Et dans ce cas, le cadre conceptuel qui régit la gestion des établissements de santé sera-t-il lui aussi remis en cause ?

 

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